Jacques
9 février 2009
La langue de Jacques tournoyait entre les cuisses de Claire peu avant qu’il se rende à son rendez-vous avec son meilleur ami à l’Auberge du Cheval Blanc.
Jacques ne connaissait Claire que depuis quelques jours et c’était la première fois aujourd’hui qu’il découvrait son corps doré et menu, la première fois qu’il pu entendre ses gémissements sonores.
Jacques était au paradis, tant le sexe de clair avait un goût de pêche fraîchement lavée.
Jacques était fou amoureux de Claire. Jusqu’à il y a moins d’une heure. Maintenant, plus.
Jacques accumulait les conquêtes en toute sincérité. Il tombait amoureux d’un regard, d’un sourire, d’une mèche de cheveux. Réellement amoureux. Il pensait à chaque fois avoir rencontré celle avec qui il allait finir ses jours. A chaque fois, son coeur battait comme celui d’un adolescent avant son premier baiser. Et à chaque fois, ce premier baiser rompait le charme. Au moment même où ses lèvres touchaient les lèvres de l’être aimé, il savait qu’il s’était trompé.
Dimitri
6 janvier 2009
En fait, Dimitri ne connaissait pas encore son nom, ne le lui ayant pas demandé cet après-midi au magasin. Et il ne l’apprit jamais, ne s’étant finalement pas rendu au rendez-vous.
En effet, Dimitri ayant ressentit au fond de lui une telle intensité, une telle promesse de bonheur qu’il eut peur d’un possible caractère éphémère à cette relation même pas encore commencée. Il eut peur de souffrir une nouvelle fois comme il avait déjà souffert par le passé. Et c’est tout naturellement que, quelques heures avant leur rendez-vous, trois jours plus tard, il décida de ne pas s’y rendre. Relativement satisfait de son choix.
Ce soir-là, il préféra se rendre à l’auberge du Cheval Blanc, située en bordure de forêt, adossée à un cimetière. Il emporta avec lui un livre sur Lacan ou il put, avec des mouvements d’acquiescement relire la théorie du Manque comme moteur du désir de l’Autre. L’Autre comme support de son Manque. Mais aussi l’impossibilité de la relation sexuelle (métaphoriquement), c’est-à-dire l’impossibilité de ne faire qu’un à deux. Dimitri traduit Lacan en quelques concepts simples: Ce n’est jamais l’Autre que j’aime, mais moi-même à travers son regard. Le couple n’existe pas, seul existe deux solitudes juxtaposées. Mais malgré cette évidence, on recherche toujours un Autre fantasmatiquement capable de combler le manque irréductible qui nous habite.
Dimitri ne croit pas en l’Amour. Il ne sait pas, au fond, s’il n’y croit pas ou s’il n’y croit plus. Ce qu’il sait, c’est que cette certitude lui procure un certain détachement agréable. En surface. Car elle est source d’une infinie souffrance également.
Dimitri
6 janvier 2009
Dimitri n’attendait plus rien de sa vie affective. Trop d’histoires avortées. Trop de débuts prometteurs sans lendemains qui chantent. Trop de fausse lucidité sur l’impossibilité du couple. Jamais plus il ne se laisserait berner par le sentiment que cette fois était la bonne, que le concept de femme de sa vie pouvait s’incarner en un être réel.
Non, maintenant Dimitri abordait l’autre avec la conviction sourde que cela finirait bien par finir. Avec la légèreté de celui qui n’attendait rien du lendemain.
Cela avait ses avantages: plus de déceptions. Mais cela avait également ses inconvénients: plus d’histoire qui dure…
Ainsi, Dimitri, par son attitude, confirmait sa théorie. Il s’enfermait petit à petit dans un monde désenchanté auto validé.
Et puis, il y eu Arianne…
Dimitri
18 décembre 2008
Comme à son habitude, Dimitri quitta le travail un peu après 18 heures. Comme à son habitude, il longea les immeubles gris jusqu’à l’arrêt du tram 5. Comme d’habitude, il dut l’attendre moins de deux minutes.
Ce qui était totalement différent aujourd’hui, c’est que Dimitri ne ressentait pas son humeur morose et résignée. Bien au contraire, il était tout gonflé d’excitation mêlée de joie claire. Il était impatient de raconter l’événement à Jacques. Depuis le temps qu’il l’attendait! Ce n’était pas faute d’avoir essayer d’attirer son attention par une bienveillance qu’il pensait suffisamment marquée pour qu’elle se distingue d’une déférence banale de vendeur. Mais c’était compliqué avec elle, elle n’achetait jamais rien. Elle se contentait de déambuler entre les rayons de tournevis, de clous et autres équerres à niveau, prenant parfois dans la main un quelconque disque pour machine à poncer, demandant à l’occasion où se trouvaient les perceuses.
Et c’est qu’elle venait rarement dans ce magasin, trop rarement pour que Dimitri puisse imaginer exister en continu dans sa mémoire. A chaque fois, c’était bien lui qui l’accostait pour lui demander si elle avait besoin d’un conseil, mais à chaque fois, c’était un vendeur différent à ses yeux à elle. C’était pourtant bien la même personne pour Dimitri, la même grâce vivante, la même légèreté à parcourir l’espace, la même sublime courbe de son corps parfait et surtout la même petite robe bleue à fleurs qui lui allait si bien.
Arianne
11 décembre 2008
Ce qu’Arianne a, d’une certaine manière, volontairement oublié, c’est qu’elle a déjà ressenti cette certitude et qu’à chaque fois, il ne s’est rien passé. Plus précisément, ce n’est pas qu’elle a oublié, c’est qu’elle a filtré la réalité pour ne pas contredire ses croyances. Elle a interprété les faits sous un angle qui ne bouscule rien. Ce qui lui a permis, les fois où il s’est bel et bien passé quelque chose de se dire rétrospectivement qu’elle l’avait pressenti.
Bref, Arianne ce jour-là déroulait le fil de sa journée avec cet optimisme enthousiaste de celle qui allait rencontrer quelqu’un. Celui qui saurait aimer ses défauts sans conditions. Celui qui lui montrerait le sublime caché au coeur de l’ombre. Celui qui la présenterait à ses amis en disant: “voici celle qui m’a choisi” avec de la fierté au fond des yeux et la certitude de l’infini.
Arianne
10 décembre 2008
Arianne déambulait donc entre les outils lourds et sans grâce, elle qui était si fine et si petite, vêtue de sa petite robe bleue à fleurs. Elle se dit que s’il le fallait, elle irait faire un tour, après la quincaillerie, dans le magasin d’accessoires pour voiture. Parce qu’elle le savait, c’était aujourd’hui. Elle le sentait au plus profond de son être. Une certitude physique qui lui coupait presque le souffle. Elle avait senti ça dès le réveil. D’abord diffus, puis prenant de plus en plus de place dans son être à mesure qu’elle entamait cette matinée. Elle le sentit quand elle attrapa son paquet de cigarettes, quand elle posa ses cuisses sur la cuvette froide des WC, quand elle entoura de ses deux mains la tasse fumante qu’elle avait achetée deux ans plus tôt durant ses dernières vacances avec Marc. Et de diffus, c’était passé à limpide lorsqu’elle posa la main sur la poignée de la portière de sa vieille Mazda 121 bleue mais sans fleur, modèle 1998. Depuis, elle avait la certitude chevillée au corps et elle ne la quittait plus.
Arianne
9 décembre 2008
Elle déambulait entre les rayons de tournevis, de clous et autres équerres à niveau. A 15:38, elle prit dans la main un disque pour machine à poncer, puis le reposa. Un peu avant, elle avait demandé à un vendeur, Dimitri Jolisaint, où se trouvaient les perceuses, bien qu’elle n’eût pas le moins du monde l’intention d’en acheter une. Il fallait pourtant bien qu’elle existe de manière crédible dans cette quincaillerie. Et puis, elle avait tout de même mis sa petite robe bleue à fleurs qui devait, il n’y avait aucun doute là-dessus, faire tout son effet.