Le Village
18 mai 2009
Quand le jour eu repris ses droits, le brouillard vous avait fait comme une enveloppe blanche et laiteuse tout autour de vous. Votre regard devait accomplir un effort démesuré pour distinguer quoique ce soit au delà d’une longueur de bras. Aimé avait pris la parole en premier.
- C’est pas le bon jour pour y aller. Ça veut mal se passer si on s’obstine à partir aujourd’hui.
- Tu nous refais ton craintif, l’Aimé ? T’inquiète donc pas, ça veut aller tiptop. On sera prudent. On avancera doucement. Et puis, il y a nos lanternes, la connaissance du terrain et le Jacques qui est là -bas comme chez lui.
C’est Pasche, le président du village, qui avait d’abord lancé cette idée et qui la défendait maintenant. Il savait que le brouillard s’était installé pour longtemps et qu’il ne fallait plus tarder. Il savait que le brouillard venait s’ajouter à tout le reste comme la confirmation d’une malédiction.
- Et puis, on peut plus attendre, avait ajouté Amodruz.
- C’est vrai ça, et si le brouillard ne se levait plus ?
- C’est maintenant ou jamais.
- J’la sens pas cette histoire, avait dit Aimé. J’la sens pas.
Aimé était respecté dans cette région montagneuse, parce qu’il avait réussi à devenir vieux, mais il était parfois trop prudent aux yeux des autres. Et puis, le temps pressait. La peur se niche en vous comme un puissant moteur. Pour certains, cela vous force à choisir le statu quo, pour d’autre, cela vous oblige à affronter l’inconnu. Elle est souvent mauvaise conseillère maintenant que l’homme n’a plus de prédateurs directs, hormis lui-même, et qu’en dehors de situations extrêmes, l’environnement ne nécessite plus de réactions rapides dictées par celle-ci. Or, le village était justement dans une situation extrême.
- Tu sais bien que le temps est contre nous, qu’il nous faut agir vite, sinon…
- Et bien votons alors, avait conclut Aimé en espérant avoir convaincu l’assemblée.
Ils votèrent à main levée.
- Qui vote pour reporter le départ?
La main d’Aimé se leva, puis celle de Pont, et plus aucune autre main ne bougea.
- Qui vote pour?
Amodruz, Le Théo, Belet et Crisinel avaient levé la main. Et bien sûr Pache.
- Alors c’est décidé, on part aujourd’hui. A neuf heure sur la place du village.