Une rencontre (3)

16 mai 2010

Mais bien sûr, ma concentration est restée toute relative. je voulais en savoir plus, ne pas rester sur cette première impression encourageante. J’ai tenté furtivement de l’observer, lisante. De reconstruire, petit-à-petit, un visage complet avec les bouts que je réussissais à glaner de-ci de-là. Ce que j’ai surtout vu, c’est qu’elle lisait. Et ça, ça me la rendait belle. Du moins, ça la situait sur un processus qui aurait pu se terminer par un désir. Un désir d’elle. Lire, c’était déjà bien. Mais il ne fallait pas qu’elle lise n’importe quoi. Marc Lévy, et hop, reléguée au rang des filles laides. Je sais bien tout l’inacceptable que recèle cette attitude. Mais voilà. J’ai beau lutter, et je lutte, en effet, mais je suis comme ça. Or là, ce n’était pas dans la catégorie Marc Lévy. C’était mieux. Bien mieux. Même si, ma première et unique rencontre avec Modiano s’était mal terminée. Et pourtant. Porté par Edouard Baer. Avec tout ce que Modiano a vécu. Tout était réuni pour que je sois conquis. J’ai trouvé ça ennuyeux. Bien joué. Baer, lui, m’a conquis. Quoique, j’étais conquis d’avance. Un petit manque de distance critique quand il s’agit d’Edouard Baer. Donc, aimé sa prestation. Pas le texte. Anecdotique. Voilé ce que j’ai pensé. Anecdotique. Ce mot, c’est pour faire critique sérieuse, réfléchie. Mais ce que j’ai dit, de manière bien plus prosaïque, à la sortie du Théâtre, c’est On s’en fout. C’est ça. J’ai trouvé qu’il n’y avait que peu d’intérêt à cette accumulation de détails. A part pour l’auteur, évidemment. Mais l’auteur, si c’est pour nous dire combien il met de sucres dans son café le matin, il peut tout autant garder ça pour lui. Pour son journal intime, à la rigueur. Mais pas venir nous emmerder avec sa contingence. Un peu comme je le fais, moi, ici et maintenant.
Bon.
C’est le premier Modiano que vous lisez? je ne sais pas pourquoi j’ai attaqué comme ça, pourquoi je n’ai pas commencé par Il est bien ce livre? Plus classique. Et plus sûr, surtout. Moi qui parlais de la douteuse stabilité du socle, rappelez-vous. Parce qu’elle aurait pu répondre Oui, c’est le premier. Et là, j’aurais été bien ennuyé. Le sol, fragile, que j’avais fait apparaître se serait irrémédiablement dérobé sans que je puisse amener mon second pied dessus. Acquérir un début de stabilité dans cette relation naissante. Parce que c’était une relation naissante, je me suis dit. Elle m’a répondu, sans haussement d’épaule ni soupirs clairs. Et voilà qu’elle la consolidait, y apportait des marches en pierre. Peut-être juste en glaise, les marches. Mais des marches tout de même. Non, non, je les ai tous lu. Et celui-là, c’est le dernier. Fraîchement sorti. Et après, vous me direz que le destin n’existe pas. Seulement, le destin, quand il se présente, il faut savoir l’hameçonner. Le reconnaître d’abord. Et là, je l’ai vite reconnu.
Nous parlions maintenant. Nous parlions littérature, comme deux personnes se connaissant depuis longtemps. Une familiarité s’installait tranquillement. J’avais tout le loisir de tomber amoureux. De trouver jolie ces lèvres qui défendaient avec passion cet auteur que je commençais, malgré lui, malgré sa prose, à aimer, aussi. Parce qu’elle, je commençais vraiment à l’aimer. A aimer la lumière de ses yeux. Il faut dire qu’elle cumulait pèle-mêle bien trop de qualités, cette femme. Mais voilà, je suis ce que je suis. Avec cette certitude chevillée au corps. La certitude de mon indigence. Pas aimable. Je veux dire: que l’on ne peut pas aimer. Ou alors sur un malentendu. Que finalement, ce qu’elle aimait, ce n’était pas me parler. Mais parler de lui, de Modiano. Comme un long monologue contre un hypothétique avocat du diable. Immatériel. Presque inutile, somme toute. Et voilà que Lausanne est annoncée imminente. Qu’il va falloir descendre. Nous séparer. Vestes attrapées, enfilées. Remerciement de ce bon moment. Remerciement chaleureux. Peut-être. Et, chacun sur le quai, partant dans une direction différente. Sans même savoir son nom. Sans même savoir son nom.

Une question disais-je? Une moitié de réponse. La moitié qui se trouve de mon côté. Puisque l’amour a déjà commencé à croître. Nourri par sa douceur, par l’harmonie fluide de ses traits. Par son corps déjà désiré, bientôt fantasmé. Par sa culture. Par tout cet être si charmant qui s’éloigne de moi, déjà.

Semaine prochaine, même train, même heure, même wagon et un terrible espoir.

Moi, dans ce train, je traînais mon désespoir. Pas celui de n’avoir pas aimé la pièce, évidemment. La pièce, je me trouvais tout d’un coup satisfait de ne l’avoir pas aimée. Ça me donnait une incise, un socle, quoique fortement instable, sur lequel m’appuyer. Non pas que j’eusse une envie irrépressible de l’aborder, cette femme. Je m’étais assis à côté d’elle en ne lui jetant qu’un coup d’Å“il distrait. Au cas où. Malgré une lucidité crue, il y a toujours, au fond de moi, un petit enfant qui croit qu’une belle princesse va venir l’embrasser et que je vais enfin pouvoir quitter mon costume de crapaud. Une princesse rencontrée dans un train, par exemple. Qui aurait choisi de s’asseoir en face de moi. Qui se serait dit, comme ça, voilà un bien triste amphibien, mais je vais en faire un valeureux chevalier. Mon chevalier. Une femme qui, à peine franchi la porte du compartiment, un livre à la main, parce que ma princesse, elle doit aimer lire. Faut pas croire que mon désespoir m’a fait suspendre toute exigence. Et c’est bien là le problème, je pense. Je ne suis pas dans le Je voudrais juste que quelqu’un m’aime. Non, non. Ce que je veux, c’est être bouleversé, follement amoureux. Je veux être touché au plus profond de mon ventre. Je veux en perdre le sommeil et avoir le souffle court. Même si, en temps de sommeil, je n’en mène pas large ces temps-ci. Quant au souffle court, mes fréquentes crises d’angoisses s’en occupent très bien. C’est fou comme l’anxiété peut ressembler à l’amour. Au fond, les manifestations sont les mêmes. C’est les conditions de leur émergence qui changent, qui leur donnent leur sens. Le corps, lui, fait ce qu’il peut avec ses émotions. Bref, je commence à avoir beaucoup de phrases ouvertes qui attendent leur conclusions. La digression permet de ne pas affronter tout de suite ce qu’il y a à dire. C’est commode. Donc, je disais, Une femme qui, à peine franchi la porte du compartiment, un livre à la main, illumine tout le train par sa beauté. Je dirais plutôt son charisme, en fait. Même si, comme support du bouleversement amoureux, le charisme, ça peut sembler bizarre. Mais je vois ce que je veux dire. J’espère que vous aussi. Qui choisi, donc, de s’asseoir en face de moi. Et j’insiste sur le mot choisi. Et que, pour une fois, je ne suis pas à l’affut de cette Rencontre, justement, plongé dans mon livre, totalement accaparé. Et que ça soit elle qui m’en déloge, de ce livre. Qui m’emmène, d’un coup sec, comme un coup de poing dans le ventre, une baffe en plein vol. Le souffle coupé, le fameux, tant attendu, dès le premier regard. Or là, non. Je m’assied le souffle calme. Je n’ai pas pu approfondir mon Å“illade, mais le premier constat est mitigé. Bien que, mitigé, c’est un bon début. Cela signifie qu’il y a une moitié de l’appréciation qui tire vers le positif. Et je dois dire que cette fois-ci, l’autre moitié est plutôt neutre. Un bilan somme toute encourageant. Alors voilà, je suis assis à côté d’elle, entamant trente-trois minutes d’un voyage sans arrête jusqu’à Lausanne. L’entamant avec la ferme intention de lire et uniquement lire. Elle aussi, d’ailleurs, elle lit. Mais ça, vous le savez déjà.

Une rencontre

14 mai 2010

Cette histoire, elle commence aux Etats-Unis. Bien qu’à ce moment-là, je ne sais pas qu’elle commence. Et pour tout dire, cette partie de l’histoire se termine avant d’avoir commencé. Elle n’a aucune existence dans le temps. Ou à peine. Ou rétrospectivement. Parce que cette première pièce du puzzle se définit par un échec. Plus précisément par un constat d’échec. Une annonce de spectacle qui a eu lieu le jour d’avant et que j’ai donc raté. En soi, ça aurait pu ne pas être catastrophique. Et rétrospectivement, ça ne l’est pas, puisqu’au contraire, c’est devenu l’élément fondateur de cette histoire. L’élément premier chronologiquement, dirons-nous. Mais à ce moment-là, je ne le sais pas et cela m’avait beaucoup affecté d’avoir raté ce spectacle. Heureusement, d’ailleurs, car si cela ne m’avait pas affecté, je n’aurais pas eu en moi ce désir de le voir à tout prix, ce spectacle. Cette pièce, en fait. Enfin, cette lecture. Et donc, je ne l’aurais pas vue quelques mois plus tard à Pully. Ou peut-être que si, je l’aurais vue, mais par hasard, pas avec ce désir ardent de la voir. Bien que, sachant qu’il y avait Edouard Baer, peut-être que j’aurais quand même eu l’envie d’y aller. Et alors, l’ayant vue, il n’y aurait plus eu besoin de cet évènement premier, quelques mois plutôt, aux Etats-Unis. Mais voilà. Voilà comment les choses se sont réellement passées. Il est inutile et surtout bien trop indéfiniment ramifiable d’essayer de savoir comment elles auraient pu se passer, les choses, si elles ne s’étaient pas déroulées dans l’ordre où elles se sont déroulées. Ou pire encore, si elles n’avaient pas eu lieu du tout. Cette réflexion sur le possible n’a que peu d’intérêt pour décrire d’hypothétiques passés, d’autant plus que cette histoire, au moment où je vous parle, ne connaît pas encore son dénouement. Et donc, la force de l’imagination doit être entièrement conservée pour lui donner une suite, à cette histoire. A défaut de peut-être la vivre. Tandis que le passé, je veux dire la consignation précise – bien que les affres de la mémoire, associées aux déformations nécessaire apportées par l’inconscient, empêchent toute forme de précision. Mais ce n’est pas la précision qui compte, ou alors une précision subjective, c’est-à-dire, une imprécision. Mais une imprécision orientée, une imprécision idiosyncrasique, même si ce mot, tout d’un coup, sonne mal dans ce récit. Pardonnez-moi, cher Lecteur, mais je n’ai rien trouvé de mieux. Pour une fois que le sens l’emporte sur le style, si médiocre soit-il. Bref, la consignation précise, disais-je avant de m’appesantir sur ce que recelait, en réalité, l’emploi du mot précis dans ce contexte. Donc, la consignation précise de l’enchaînement des évènements qui nous ont fait parler de Modiano, hier, dans ce train. Et vous pouvez déjà constater l’emploi abusif de ce nous désiré, alors qu’un je, par soucis de précision, justement, serait plus approprié. De Modiano, donc. Parce que la lecture d’Edouard Baer l’était d’un texte de Modiano. Un Pedigree. La lecture jouée, en fait. Mise en scène. Pas lue, interprétée. Mais là n’est pas la question. Parce qu’en fait, s’il y en a une de question, et bien sûr qu’il y en a une. Et une bougrement importante, de question. Mais pas là, pas encore. Enfin oui, déjà là. Parce que cette question, va-t-on s’aimer, existe depuis le début du récit. Enfin, sur un plan littéraire s’entend. Parce que la question, en elle-même, elle existe depuis avant le récit et en constitue le cÅ“ur. Cette question, elle existe depuis hier. Depuis la rencontre. Mais là, juste maintenant, il n’en est pas question de cette question. Il s’agit d’un fait. Elle, elle aime beaucoup Modiano. Elle l’a tout lu comme on dit. Et pour honorer ce tout, elle était en train de lire son dernier roman quand je lui ai adressé la parole, hier, dans le train. Alors que moi, je n’avais pas trop aimé la pièce quelques mois auparavant.

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